Matthieu Tordeur à la conquête du Groenland !

Tous les jours, comme si vous y étiez, EGERIE vous propose de suivre et de partager le quotidien de notre aventurier dans son expédition … #HumanAdventureEgerie #GroenlandSudNord #KiteGreenland #KiteSkiGreenland #GreenlandSouthNorthExpedition #GreenlandSouthNorth #GreenlandExpedition #GreenlandCrossing #Snowkite #PolarExpedition

J1 : ÇA GRIMPE ! 2 KM EN 9H d’EFFORT 😅

Ce matin, nous avons été déposés en voiture depuis Kangerlussuaq, au bout de la route qui mène à la calotte polaire. En chemin, nous avons croisé des bœufs musqués, des lièvres arctiques et des rennes. Comme si le royaume des animaux nous saluait avant d’entrer dans le grand désert polaire. Le bas du glacier est très accidenté. Devant nous, c’est un terrain hérissé de crêtes, de pics, de crevasses et de passages abrupts. Les pulkas pèsent environ 110 kilos chacune. Toute la journée, nous avons scruté le terrain pour trouver le meilleur passage à travers la glace. Mais nous avons souvent eu affaire à des murs et c’est à deux que, crampons aux pieds, nous tirions les pulkas vers le haut. Parfois nous les faisions flotter sur les rivières créées par la fonte du glacier, que nous remontions. Au prix de 9 heures d’effort, nous avons parcouru seulement 2 petits kilomètres. Mais nous avons gagné 100 mètres en altitude, alors nous nous réjouissons. Ce soir, notre campement sur le glacier est un peu précaire mais je suis tellement heureux de découvrir cette partie du monde et de me plonger à nouveau dans la vie d’expédition. Les prochains jours s’annoncent sportifs, mais plus nous avancerons et plus le glacier s’aplanira. Pour l’heure, Dixie répare la boucle de sa chaussure qui a lâché, pendant que j’attends que mes pâtes aux champignons déshydratées se réchauffent.

J2 : DEVANT & DERRIÈRE, UN CHAOS DE GLACE

Nous poursuivons l’ascension vers la calotte polaire où nous pourrons sortir les kites et progresser plein nord. Mais pour cela, il faudra encore être patient. Le glacier sur lequel nous nous trouvons est tellement fragmenté que nous n’avons progressé que de 2 kilomètres depuis notre dernier camp (une nouvelle fois !). Le traîneau pèse 40 kilos de plus que moi. Il est si lourd et volumineux que je dois me pencher de tout mon poids et pousser de toutes mes forces pour le faire basculer au-dessus d’une crête. Quand il est en équilibre sur l’arrête, je dois alors me précipiter pour descendre la pente en évitant les trous d’eau, et le traîneau qui arrive à toute vitesse sur mes talons. Lors d’une descente, un de mes crampons a rencontré mon mollet et a déchiré une entaille dans mon pantalon. Heureusement, pas de blessure. À cette période de l’année le glacier fond à un rythme important. Des rivières d’eau de fonte entaillent la glace et nous les remontons à contre-courant. C’est souvent le chemin le plus facile au milieu d’un chaos de bosses de glace. Mais il faut être prudent, l’eau est un ami qui ne vous veut pas du bien dans une expédition polaire. Dixie et moi avons mouillé une partie de nos affaires lors d’un passage d’eau profonde. Alors nous avons profité des derniers rayons du soleil pour les faire sécher et j’ai rafistolé le trou dans mon pantalon avec du scotch et quelques points de couture.

J3 : C’EST PAR OÙ ?

Nous avons passé une bonne partie de la journée à scruter le meilleur passage dans la glace. Souvent nous nous décrochions de nos pulkas pour escalader un bloc de neige et lire le terrain qui se découvrait devant nous. Dans ce labyrinthe de canyons et de fissures, de l’eau de fonte coule à fort débit et forme des petites piscines d’eau bleue. L’été, le soleil ronge le glacier à un rythme effréné. Je me souviens avoir lu un article avant mon départ qui expliquait que la fonte de la calotte polaire groenlandaise était irréversible. Je ne suis pas un spécialiste de l’environnement ni du climat — et ce n’est pas l’objet de cette expédition — mais maintenant que je suis ici et que nous traversons des rivières d’eau de fonte, je comprends mieux ce qui est en train de se passer. Le Groenland est une île (qui fait 4 fois la taille de la France), recouverte de glace et de neige. Cette glace, que l’on appelle glace de terre, fond sur son pourtour (là où je me situe) et s’écoule dans la mer. C’est précisément cette glace qui fait augmenter le niveau des océans. Si tout le Groenland fondait, leurs niveaux s’élèveraient de 7 mètres et menaceraient directement nos littoraux. Pour le moment, nous progressons de seulement 250 mètres par heure. Nous avons avancé de 2,3 km aujourd’hui. C’est trop peu, mais nous gardons l’espoir que le terrain s’améliore dans les prochains jours pour accélérer. Qaanaaq est encore bien loin, mais la vue depuis ma tente ce soir est magnifique !

J4 : DOUCHE POLAIRE

Ceux qui suivent la carte liveXplorer de notre déplacement quotidien, ont peut-être été étonnés de ne pas nous voir bouger aujourd’hui. Et pour cause, nous avons choisi collectivement de prendre un jour de repos. D’abord pour réfléchir à la meilleure stratégie à suivre pour le reste de l’expédition. Mais aussi pour prendre le temps de faire sécher nos affaires trempées par les nombreux passages de rivière où nous devions faire flotter les pulkas. Le soleil a fait son apparition vers midi et produit l’effet escompté sur notre équipement mouillé. Si bien que nous en avons profité avec Dixie Dansercoer pour laver nos vêtements, salis par 3 jours de transpiration. Je suis allé plus loin en cassant la glace pour me laver succinctement dans un trou d’eau. J’ai une fois passé 60 jours sans me doucher (lors de mon expédition au pôle Sud en 2018-19) mais je n’ai pas l’ambition de me rapprocher de ce record 😅 Une fois propre, Dixie m’a donné un cours sur les armes à feu. Nous avons avec nous un fusil (prêté par @thomasulrich) pour nous défendre en cas d’attaque d’ours polaire. Logiquement nous ne devrions pas en croiser : ils sont la majeure partie du temps proches de l’océan où ils peuvent se nourrir. Mais nous sommes équipés si un ours venait nous rendre visite. Nous avons des fumigènes en plus de fusil, dont l’utilisation est bien entendu l’ultime recours.

J5 : JOKER HÉLICOPTÈRE

En fin d’été, le glacier n’est pas du tout dans le même état qu’au mois de mai, période à laquelle cette expédition était prévue mais annulée à cause du COVID-19. Habituellement, cela prend environ 5 jours pour arriver sur une zone de glace plate où l’on peut faire du kite-ski. Au rythme auquel nous progressions, il nous aurait fallu environ 2 semaines pour l’atteindre. Notre objectif dans cette expédition est de faire du kite. Pas d’escalader le glacier au rythme de 2 km par jour. Notre temps est limité par la nourriture que nous avons emporté avec nous et par le vol hebdomadaire de Qaanaaq qui redescend vers le Sud. Nous avons donc décidé de prendre un hélicoptère pour passer la zone de tension du glacier. À 10h00 ce matin, le pilote de Air Greenland s’est posé sur la piste d’atterrissage que nous avions repéré et travaillé la veille. Tout l’équipement a été transporté dans un filet et nous avons ensuite été déposés après un vol de 20 minutes sur la calotte polaire à N67°10’54’’ et 1300 mètres d’altitude. Depuis l’hélicoptère je pouvais apercevoir les rivières bleues qui striaient la surface, et le chaos infranchissable de crêtes et bosses de glace — soulagé de les traverser avec tant de facilité. Après avoir ré-organisé nos traîneaux, nous avons envoyé les kites de 18 mètres carrés dans les airs, mais le faible vent ne nous a pas poussé bien loin. Cela devrait être meilleur demain. Nous sommes désormais en route pour le Nord.

J6 : 70 KILOMÈTRES DE KITE, ENFIN !

La journée a commencé par quelque chose que je connais bien : chausser les skis de randonnée nordique, pousser sur les bâtons de marche et tirer le traîneau. Les rivières gelées autour de nous ont creusé des petits canyons qu’il a fallu traverser un par un en testant la glace à chaque pas et en s’encordant. Mais un peu après 11h, le terrain encore bien gelé est devenu passablement praticable et nous avons pu sortir les kites. Je ne suis pas un expert en la matière et j’ai encore beaucoup de progrès à faire. Et il faut dire que j’ai gâté mes coéquipiers aujourd’hui : j’ai été projeté en l’air à 1,5 mètres du sol alors que je voulais m’arrêter, mon traîneau à fait une double rotation sur lui même sur un passage de bosses un peu trop rapide et je suis rentré dans les lignes de Dixie par inadvertance… 😅 Plus de peur que de mal, heureusement. Cet après-midi, le terrain est enfin devenu plat avec une neige un peu croûtée mais qui glisse bien : l’immensité blanche à perte de vue. Beaucoup de souvenirs d’Antarctique me reviennent ici. Nous avons kité tout l’après-midi en faisant danser nos voiles dans le ciel. C’est une sensation magique d’être en tête et de filer skis serrés, penché dans le harnais entre 15 et 30 km/h vers l’horizon. Un peu avant 20h nous posions nos voiles au soleil couchant et enregistrons 70 km au compteur. Nous sommes en route !

J7 : BLOQUÉS SOUS LA TENTE ⛺️

C’était annoncé. Après le merveilleux après-midi d’hier, la météo s’est dégradée : visibilité quasi nulle, chute de neige et pluie ! Nous qui pensions avoir réussi à faire sécher nos affaires, nous voilà de nouveau servi. À 1 500 mètres d’altitude, j’avoue que je m’attendais à avoir plus froid que ça ! Alors nous avons passé la journée sous la tente en essayant de se trouver des occupations. Lecture, écoute de podcasts, faire fondre de la neige pour obtenir de l’eau… Dans l’après-midi, Dixie m’a demandé de pousser mes affaires pour s’atteler à un peu de bricolage. Et pas des moindres, il a rentré son traîneau dans la tente que nous avons fait sécher en partie avec la flamme de notre réchaud. Le patin gauche est un peu abîmé alors par prévention nous avons ensemble tenté une réparation au scotch, que le pilote de l’hélicoptère de @greenlandair nous avait rapporté ! On verra si ça tient ! Entre deux parties de « Yatzi » un jeu de dés, Dixie m’annonce qu’il a une fois passé 6 jours coincé sous la tente pendant une tempête en Antarctique. 6 jours ! Alors je relativise. Nous devrions pouvoir repartir demain après-midi. Il faut être patient dans ce désert tout blanc et saisir les opportunités de vent et de beau temps dès qu’elles se présentent à nous.

J8 : KITER JUSQU’AU COUCHER DU SOLEIL

À 6h30 ce matin, la toile de la tente bruissait légèrement. Dixie a crié à nos voisins « Cordula, Lorentz ! There’s wind! ». Et nous nous sommes mis en ordre de bataille pour attaquer la journée. Faire fondre de la glace, petit-déjeuner, s’habiller, ranger toutes les affaires dans le traîneau, démonter la tente. Déplier les kites et vérifier minutieusement que les lignes ne sont pas emmêlées. Cela prend du temps pour effectuer toutes ces tâches, surtout à 4. Deux heures plus tard, c’est avec nos plus grandes voiles de kites, celles de 18 mètres carrés, que nous avons quitté notre lieu de campement. Mais notre progression est lente, ralentie par l’épais tapis neigeux tombé pendant la nuit. Alors il faut faire tourner le kite, décrire des arcs de cercles, des huit, des ronds en l’air pour lui donner de la puissance et nous tirer ainsi que nos traîneaux de plus de 100 kilos vers le Nord. Vers 14h, le vent a un peu forci, puis molli. Nous nous en tirons aujourd’hui avec 4 changements de voile. En fin de journée alors que nous étions prêts à camper, le vent s’est remis à souffler. Nous avons choisi de faire une pause où l’on a mangé chaud sous la tente puis nous sommes repartis jusqu’à la tombée du jour. Les lumières sur la glace sont sublimes. Nous avons encore la chance d’avoir quelques heures de nuit à cette latitude (N68°). Mais plus au Nord c’est le jour permanent. Nos efforts ont payé, ce soir nous enregistrons 97 km !

J9 : LE SKI-KITE, QUELLES SENSATIONS ?

Nous avons passé la journée à travailler les kites dans tous les sens pour qu’ils nous délivrent la puissance nécessaire pour avancer. Le vent était faible aujourd’hui (entre 6 et 8 nœuds). Pendant 7 heures nous avons marqué la neige immaculée de nos traces de skis et de traîneaux, en ne s’arrêtant que quelques fois pour manger et boire. À ceux qui ont déjà skié et qui se demandent à quoi peuvent ressembler les sensations du ski-kite, je répondrai que cela s’apparente au tire-fesses que l’on prend pour remonter les pentes. Sauf qu’à la place de tenir une perche, c’est un harnais qu’on a autour de la taille et qui tient la voile. La sensation de vitesse et le choc quand la voile (ou la perche sur le câble) accélère sont similaires. Sauf qu’en bon vent, on peut atteindre la vitesse de 40 ou 50 kilomètres à l’heure avec ces cerf-volants Je progresse doucement, même si c’est plus technique quand le vent est faible. Mais j’arrive tout de même à faire des photos en route pour vous partager ces moments de glisse magiques. 90 kilomètres pour aujourd’hui !

J10 : MON COMPAGNON DE TENTE

Mauvaise visibilité, vent nul et chutes de neige : la combinaison pour rester sous la tente toute la journée. Pour ce dixième jour d’expédition, nous ne bougerons pas d’un centimètre sur la carte. J’ai eu la bonne idée d’embarquer avec moi de nombreuses heures de podcasts et je me régale des épisodes non écoutés de les baladeurs, Affaires Sensibles, Transfert, LeTempsDUnBivouac… Dans l’après-midi nous avons mis le nez dehors pour remettre en ordre nos voiles de 12 mètres carrés que nous avions replié à la hâte dans le vent fort il y a deux jours. Nous en avons profité pour prendre un thé assis sur nos traîneaux avec nos amis Suisses Cordula et Lorentz et échangé des souvenirs d’expédition : l’Everest, le pôle Nord, la traversée du Groenland Ouest – Est pour les Suisses, l’Antarctique et l’Arctique pour Dixie, mon tour du monde en 4L pour promouvoir la microfinance et le pôle Sud pour moi… L’ambiance est chaleureuse et détendue même si nous trépignons d’impatience d’avancer un peu plus vite. Le soir, dixie dansercoer note notre position sur sa carte du Groenland. Sur cette dernière on peut apercevoir le parcours qu’il a effectué avec Eric McNair Landry tout autour du Groenland en ski-kite en 2014 (55 jours). Dixie est certainement le ski-kiter le plus accompli du monde, il me confiait avec un sourire qu’à la fin de notre expédition il aura fait 20 000 km en ski-kite dans les zones polaires ❄️

J12 : 142 KILOMÈTRES !

On en avait besoin d’une journée comme ça ! En nous décrochant de nos traîneaux et des kites vers 19h, nous enregistrions 142 km. Nous avons gagné en altitude (2073 m) et la température est de plus en plus fraîche. Il a fallu se protéger le visage pour éviter les engelures, rajouter une épaisseur et mettre les grosses mitaines. Avec le vent, la température ressentie est bien plus froide que -20°C. C’est surtout la main gauche qui souffre. C’est elle qui tient la barre du kite, mais étant en l’air, le sang circule moins bien. Alors nous prenons des pauses pour nous réchauffer, manger et boire. En général nous en prenons trois dans la journée. Il faut dire qu’à 4, c’est toujours un peu fastidieux de faire atterrir les kites, de les sécuriser et de repartir sans encombre. Sur la photo 2, on peut voir la façon dont on s’arrête : kite recouvert d’un peu de neige et retenu par le traîneau, lui-même retenu par des skis en travers. Mais alors que j’étais en train de faire atterrir mon kite et que Dixie mettait de la neige dessus pour l’empêcher de s’envoler, son propre kite attaché à son traîneau a commencé à s’agiter et a emporter le traîneau dans sa course (Dixie n’avait pas encore positionné ses skis). Pris dans la toile et les lignes de mon propre kite, j’ai fusé vers le traîneau de Dixie et sauté dessus pour l’empêcher de partir. Ça nous a fait rire, mais cela nous rappelle qu’il nous faut rester prudent dans cet environnement.

J13 : PATIENCE, 70 KM/H DE VENT

Nous faisons une expédition en ski-kite, ce qui signifie que nous avons à la fois besoin de vent et de visibilité. Aujourd’hui c’est la tempête. Le vent souffle fort avec des rafales à 70 km/h et on y voit pas grand-chose. Impossible d’avancer. Les bourrasques soulèvent la neige de surface et la dépose tout autour de la tente comme pour l’ensevelir. Nos traîneaux eux sont en partie recouverts de neige. Il nous faut être patient. C’est frustrant d’être assigné à rester immobile, mais nous n’avons pas le choix. Il y a des variables que nous pouvons influencer : skier plus longtemps, plus efficacement, mais nous ne pouvons assurément pas contrôler la météo. Alors je prends ce contretemps avec détachement. D’autant plus que je suis ici pour l’aventure et me perfectionner en ski-kite. Aucunement pour battre des records. Même si le vent gronde et qu’il va de nouveau geler à l’intérieur de la tente, je souris en regardant mon GPS dans mon sac de couchage. Je vois sur mon écran un petit point bleu, perdu dans une immensité blanche. Quelle chance d’être ici, au milieu du Groenland !

J15 : YATZI

Une neige lourde et humide est tombée sur notre campement aujourd’hui. Parfois on pouvait distinguer un horizon très léger, mais rien qui ne se révèle être suffisant pour kiter en sécurité. Nouvelle journée sous la tente donc ! On commence à avoir l’habitude, mais on n’y prend pas goût. Seulement, il n’y a rien d’autre à faire que d’attendre l’amélioration de la météo. Lors de mon expédition en ski jusqu’au pôle Sud, « whiteout » où non, vent faible ou vent fort, je ne me posais aucune question. Je sortais tous les jours. Mais en ski-kite c’est différent, nous dépendons vraiment des éléments. Nous pourrions théoriquement skier et tirer les traîneaux mais les distances sont trop importantes pour que cela soit réellement efficace. En 10 heures de ski, nous pourrions faire entre 20 et 25 kilomètres à pied, tandis qu’en kite la distance pourrait grimper jusqu’à 200 kilomètres. Nous gardons le moral ! Avec Dixie nous effectuons des petites réparations sur notre équipement, troquons de la nourriture entre nous en fonction de nos goûts et jouons au Yatzi. Un jeu de hasard avec des dés. Il consiste à effectuer des combinaisons pour obtenir le plus de points possibles. Jusqu’ici les scores sont serrés !

J16 : À L’AVEUGLE

Nous sommes partis à la première éclaircie ce matin dans un vent faible mais suffisant pour nous pousser vers le Nord Ouest. La neige tombée dans la nuit a recouvert la surface d’une poudreuse profonde. Dans leur élan, nos traîneaux fendaient la neige comme la proue d’un bateau sur la mer. La visibilité n’était pas bonne. Nous sommes restés groupés et en contact visuel permanent. Nous avons chacun un téléphone satellite sur nous au cas où. Quand la visibilité devenait nulle, nous nous arrêtions voile en l’air ou voile au sol pour attendre que cela s’améliore. Finalement c’est le vent qui aura eu raison de notre journée, quand il est tombé vers 15 heures alors que nous nous apprêtions à envoyer les kites de 18 mètres carrés en l’air. Nous aurons fait 45 kilomètres. Toujours trop peu, mais la météo de demain s’annonce favorable !

J17 : 85 KM ET DES MONTAGNES

Journée froide. J’ai skié aujourd’hui avec toutes mes épaisseurs. Contrairement à ma dernière expédition en Antarctique où je skiais par sessions d’une heure espacées de 5 minutes de pause, le ski-kite n’est pas du tout rythmé de la même façon. Il y a du vent : on avance. Le vent tombe : on fait une pause. Dans la matinée, le vent n’était pas très coopératif, alors nous avons fait tournoyer les kites de 12 mètres carrés en l’air pendant de nombreuses heures. Vers 14h, le vent est devenu trop faible, nous avons donc changé pour nos plus grands kites, ceux de 18 mètres carrés. Ils sont très puissants et si on n’y est pas attentif, ils peuvent vous projeter en l’air. Ce changement s’est révélé être une stratégie payante. Nous avons bien glissé en fin de journée en même temps que la couverture nuageuse se levait pour découvrir un ciel rose orangé. Dans cette bande de ciel qui s’est découverte, nous avons pu apercevoir 4 petites montagnes au loin. Les vents nous ont poussés vers la côte. Quand le vent est devenu trop fort, nous avons posé nos kites et enregistré 85 kilomètres. Cette nuit il fera -26°C

J18 : ⚠️ TEMPÊTE VENTS À 90 KM/H

Nous sommes servis au niveau de la météo ! Dès le milieu de la nuit, la tente a commencé à s’agiter. Toute la journée des rafales de vent jusqu’à 90 km/h nous ont secoués. Blottis dans nos sacs de couchage, nous pouvions sentir la force du souffle qui couvrait nos voix en même temps qu’il réduisait nos conversations avec Dixie. Je n’avais pas connu de coup de vent comme celui-ci depuis une expédition d’entraînement dans le Hardangervidda en Norvège. Nous sommes tout de même sorti dans l’après-midi pour récupérer de la nourriture dans nos traîneaux, du fuel pour notre réchaud et pour faire des images. Face au vent, le froid est instantané, brutal. Impossible d’y faire face les yeux ouverts. Nous sommes restés quelques minutes à courir autour des tentes pour se réchauffer en même que pour filmer et faire des photos. Ça sera déjà ça de pris sur une nouvelle journée d’immobilité.

J19 : HALO SOLAIRE

Réveil à 5 heures du matin pour partir à l’aube et profiter d’un petit vent d’Est. Nous sommes partis dans un froid glacial, emmitouflés dans toutes nos épaisseurs et masqués (nous aussi, mais contre le froid) au lever du soleil. La tempête de la veille a soufflé toute la neige poudreuse et découvert un terrain sculpté de petits sastrugis. Ce sont comme des vagues de glace que le vent a formé. Nous avons progressé prudemment sur cette surface dure et glacée. Puis nous nous sommes retrouvés à monter sur de hautes collines. Le vent a leurs pieds y est assez faible et nous avons perdu beaucoup de temps et d’énergie à en faire l’ascension. Mais un immense halo solaire est venu me réchauffer l’esprit quand Cordula et Lorentz changeaient pour des kites plus grands. La fin de journée était assez éprouvante avec une visibilité très réduite et le vent qui est tombé. Nous avons agité nos kites en l’air de nombreuses heures jusqu’à en avoir mal aux bras. « Tu vois, c’est la différence entre le sport et l’expédition » me disait Dixie. « Le sport, s’il n’y a pas de vent, tu arrêtes. En expédition, il faut toujours persévérer et continuer d’y croire ». Puis nous avons planté le camp après 45 kilomètres durement gagnés.

J20 : ENFIN DE LA GLISSE

La mise en route est toujours un peu fastidieuse. Il faut démonter le camp, déplier les kites, vérifier que les lignes ne sont pas emmêlées. Cela prend du temps (environ 2 heures pour commencer la journée). Ce matin il y avait un vent faiblement perceptible. Alors nous avons déroulé nos plus grands kites, mais dès les premiers mètres parcourus, le vent a forci. J’étais immédiatement en surpuissance, en train de lutter contre le morceau de toile qui voulait m’envoyer dans les airs et mes compagnons n’en menaient pas large non plus. La seule solution était de faire atterrir les kites, de les replier et de préparer ceux de 12 mètres carrés. Faux départ donc. Mais pour mieux repartir. Nous l’avons gardé toute la journée. La surface était dure, striée de petits sastrugis. Le vent modéré nous a permis d’avancer à bonne vitesse avec des pointes à 35 km/h. C’est une sensation géniale que de se faire tracter par le vent, de choisir son chemin sur la glace en agitant sa voile dans les airs. Le soleil nous a accompagné toute la journée, pour couronner cette centaine de kilomètres !

J22 : FIN D’EXPÉDITION

« Dans l’aventure, rien ne doit être laissé à l’imprévu mais tout est imprévisible ». Paul-Émile Victor, célèbre explorateur polaire et ethnologue français, avait cette formule qui illustre assez bien notre expédition. Au total nous serons restés 1 jour sur 3 sous la tente sans pouvoir avancer, malmenés par des mauvaises conditions météo. La demande de retour des Suisses à Upernavik nous a éloigné de notre cap et nous demanderait beaucoup d’efforts et de temps pour remonter en altitude. Forcément, je suis déçu de ne pas aller au bout de l’aventure, mais continuer jusqu’à Qaanaaq signifierait compter sur d’excellentes conditions et renoncer à des engagements pris pour la fin du mois (robertlaffont, festivalchilowe, lumexplore, whatatrip). Si je prends un peu de recul je me sens privilégié d’avoir pu faire cette expédition en cette période troublée. Côtoyer Dixie pendant 1 mois et apprendre de lui sur la conduite d’expéditions engagées (sécurité, sponsoring, logistique…) a été une chance incroyable. Mon objectif en participant à cette expédition guidée en dernière minute, était essentiellement de me perfectionner en ski-kite. Avec 800 km de parcourus dans du bon comme dans du mauvais vent, c’est chose faite. Et cela me donne déjà des idées de nouvelles expéditions.

J23 : C’EÛT ÉTÉ TROP FACILE

Le pickup en hélicoptère était prévu à 11h05. D’abord une première rotation avec les passagers, puis une seconde avec tout l’équipement dans un grand filet hélitreuillé. Mais c’était compter sur la bonne volonté de la météo. Dès minuit, un blizzard, que l’on appelle Piterak au Groenland, s’est abattu sur nos tentes. À 4h du matin, Cordula et Lorentz ont eu la surprise de voir la leur s’écraser sur elle-même. N’étant pas positionnée exactement dans l’axe du vent, ils ont alors entrepris la périlleuse mais nécessaire opération de la déplacer, lampe frontale sur la tête. En nous réveillant, nous ne pouvions apercevoir leur tente pourtant à 20 mètres de nous, tellement le vent charriait de neige dans l’air. Lorenz a défié les bourrasques pour venir nous rendre visite dans la matinée et s’est écroulé dans notre tente après avoir bataillé contre les éléments. Devant la violence de la tempête et tous les trois sidérés par notre malchance, cela nous a fait beaucoup rire. Il nous faut désormais nous armer de patience, compter notre nourriture et évacuer à la première fenêtre météo. L’aventure c’est l’aventure !

J24 : COUP DU SORT

Ce matin, le blizzard s’est levé pour découvrir un ciel bleu. Inespéré ! Plein d’espoir nous en informons airgreenland avec ces mots : « Soleil, visibilité 100%, plafond ouvert, vent 15-20 nœuds, snow drift léger (10 cm) ». Ce à quoi on nous a répondu « Terminons nos opérations régulières, arrivons sur votre position vers 14h30. » Toute la matinée nous avons alors préparé le matériel pour le vol. Traîneaux empilés, kites strapés, skis rangés. À 14h, on nous informe que l’hélico est en départ imminent. Nous nous empressons de nous habiller et de rassembler nos affaires personnelles. Mais au moment de démonter les tentes, j’ai reçu un message sur mon Garmin inReach d’Éric, notre manager d’expédition chez expeditionunlimted : « Ils ne viennent pas. L’officier au sol a dit que trop risqué avec le vent qui pourrait monter un peu. Je suis désolé. » L’ascenseur émotionnel. Nous qui sommes sur le point de pickup depuis samedi. Mais greenlandair ne travaille pas le dimanche et croule sous les réservations. La météo était pourtant belle toute la journée. Demain après-midi est prévu notre vol (hebdomadaire !) de Upernavik à Ilulissat pour ensuite continuer vers Copenhague puis Paris. C’est aussi le jour où nous commencerons à manquer de nourriture. Mais Dixie a fait un Yatzi (5 dés du même chiffre dans un même lancé), c’est la première fois qu’il en fait un depuis que nous y jouons. Alors on reste optimiste et on garde espoir pour un pickup demain

J25 : QUAND RIEN NE SE PASSE COMME PRÉVU

Journée harassante pour le moral. Ce matin un peu avant 9 heures airgreenland a envoyé un hélicoptère sur notre position. En 30 minutes nous étions dehors et prêts à le recevoir sur une piste délimitée par 4 gros sacs pour faciliter l’atterrissage du pilote. Mais il n’arrivera pas jusqu’à nous. « Le pilote a dû faire demi-tour cause météo. Pickup reporté à plus tard. » 14h, nouvel appel : « hélicoptère sur votre positon dans 45 minutes » ! On commence à connaître la musique. On s’habille en vitesse, on met les chaussures de ski et les casques sur la tête pour pouvoir monter avec le plus de bagages possible. 14h43 on entend l’hélicoptère se rapprocher. Le bruit des pales devient de plus en plus fort ! Cette fois c’est la bonne ! Je souris parce que je sais qu’on a désormais une chance d’attraper notre vol pour Ilulissat puis Copenhague dans les temps. Je sors mon appareil photo quand Dixie et les Suisses scrutent le ciel. Mais rien. 5 minutes passent… plus rien. Nous ne sommes pas fous, nous avons tous les quatre distinctement entendu l’hélicoptère. Nous appelons illico Air Greenland qui nous répond que le pilote nous cherche. Alors nous vérifions les coordonnées GPS, ce sont pourtant les bonnes. Puis nous recevons un message lapidaire : « Abandonné. À 9,25 km de votre position. Des nuages jusqu’au sol. Il a essayé de contourner mais impossible de passer ». C’est la consternation. Du sol, la visibilité était bonne. Tout le monde est désormais sur le pont pour tenter de trouver une solution dès que possible. C’est une nouvelle nuit que nous passons sur la glace. Heureusement les températures sont clémentes (entre -2 et -8°C). La suite au prochain épisode.

J26 : LA PATIENCE EST UNE VERTU

Alors que je rigolais en début d’expédition du record de Dixie pour le plus grand nombre de jours d’affilée qu’il a passé sous la tente (6), j’étais loin de me douter que nous en approcherions à grands pas. Cela fait désormais 5 jours et demi que nous attendons. Certains se demanderont peut-être pourquoi nous ne continuons pas à pied ou en kite plutôt que de rester campé sur notre position. Après tout, Upernavik n’est qu’à 94 km à vol d’oiseau. Le Groenland est une immense île (4 fois la taille de la France) couverte d’une calotte glaciaire. Le pourtour de ce vaste inlandsis s’étend dans la mer et se faisant, se fracture. Le glacier en tension ouvre des crevasses. Nous nous sommes précisément arrêté ici, parce que c’est là où nous en avons croisé une dizaine, majoritairement recouvertes par des ponts de neige. Par ailleurs, Upernavik est sur une île, loin de la côte. Si nous avions pu réaliser le parcours d’origine jusqu’à Qaanaaq, nous aurions dû descendre le glacier (plus praticable au Nord), puis se faire récupérer en chiens de traîneau ou en bateau pour rejoindre le village. Malheureusement nous n’avons pas cette option ici. À défaut de pouvoir être récupérés par Air Greenland aujourd’hui, nous avons passé la journée à tenter de nous occuper. Inventaire pour Dixie. Écoute de podcasts pour moi. Running autour de la tente pour Cordula (il serait dangereux de s’aventurer à pied au-delà sur ce terrain) et Lorenz a fait décoller son drone. Allongés dans nos tentes, nous entendons parfois la glace craquer dans un grand bruit sourd. Au début c’est inquiétant, à force on s’habitue.

Bravo Matthieu pour cette incroyable aventure !
elit. amet, adipiscing Donec id commodo Aliquam sed vel, dolor ante.